Discours d’Amma après la remise du doctorat honoris causa de l’université de Mysore

(23 mars 2019, Amritapuri)

 » La distinction que vous me décernez me montre l’intérêt que l’université de Mysore marque pour la défense de son idéal du ‘manava seva madhava seva’ (servir l’humanité c’est servir Dieu). L’ONG d’Amma réussit à servir la société de cette façon, à sa petite échelle, grâce au service désintéressé des millions de bénévoles d’Amma issus des quatre coins du monde. Amma dédie donc cette distinction à leur profonde sincérité et à leur bonne volonté.

La connaissance et le discernement sont indissociables, tels une fleur et son parfum, un mot et son sens, une lampe et sa lumière. Pourtant, de nos jours, notre système éducatif ne fait qu’amasser des informations. La lumière du discernement disparaît peu à peu. Par conséquent, aujourd’hui, quand les gens disent : « Nous sommes à l’aube de l’ère de la connaissance », c’est comme s’ils disaient : « Le soleil s’est levé mais il fait encore nuit. » Ou imaginez un jardin magnifique, rempli d’innombrables fleurs de toutes les tailles, de toutes les formes et de toutes les couleurs ; si une mauvaise odeur se dégage d’un tel jardin, c’est évident qu’il y quelque chose qui ne va pas. Malheureusement, consciemment ou inconsciemment, un sérieux malentendu s’est infiltré dans notre système éducatif. Cette confusion nous a amenés à considérer le discernement et l’information comme deux choses distinctes, ce qui est faux.

De nombreuses personnes obtiennent leur Master et d’autres diplômes de ce type pour être capables de gérer des entreprises et des compagnies. Apprendre à gérer 500 personnes, c’est en fait apprendre à gérer le mental de 500 personnes. Alors que, malgré toutes nos études, nous n’arrivons pas à apprendre à gérer notre propre mental. De même que nous gérons le monde extérieur, il est tout aussi important d’apprendre à gérer le monde intérieur – nos pensées et nos émotions. Sinon, nous resterons à demi développés. C’est comme si nous allions à la salle de gym et ne travaillions que les bras, et donc ne développions que les biceps en laissant le reste du corps s’atrophier et présenter une image difforme.

De nos jours, la plupart des gens sont conscients de l’importance d’entretenir leur santé physique. Il existe énormément d’applications qui permettent d’utiliser les téléphones portables pour surveiller la quantité de calories dépensées, la fréquence cardiaque, le nombre de pas effectués par jour, etc. Mais pas de gadgets de ce genre pour nous aider à faire le point sur notre santé mentale. Il y a une grande différence entre la santé physique et la santé mentale. Plus nous bougeons notre corps et mieux nous nous portons. Au contraire, notre santé mentale dépend de notre capacité à garder notre mental immobile. Malheureusement, dans le monde d’aujourd’hui, notre corps bouge très peu et notre mental est constamment en mouvement.

Aujourd’hui la plupart des véhicules sont équipés d’un GPS. Nous arrivons à destination grâce à cet appareil. Si nous nous trompons de chemin, il nous prévient : « Vous vous êtes trompé, faites demi-tour », et il nous guide pour nous remettre sur la bonne route. Les valeurs spirituelles sont comme le GPS de notre vie. Elles s’inscrivent profondément dans notre conscience et cela nous aide à éviter les fausses routes, et grâce à cela nous pouvons toujours suivre le bon chemin.

Aujourd’hui, la situation est telle que nous devons spécifier que telle institution éducative dispense un « enseignement fondé sur les valeurs ». Ce qui implique que les valeurs ne font pas partie intégrante de l’éducation proprement dite. En fait, le terme « enseignement fondé sur les valeurs » devrait être considéré comme un pléonasme, car les valeurs sont intrinsèques à un véritable enseignement. Malheureusement, nous avons dissocié les valeurs de la pratique éducative, ce qui explique qu’il faille préciser « enseignement fondé sur les valeurs ». Il manque au système éducatif actuel le lien entre la vie, les individus, la société et la nature. Ce lien, ce sont les valeurs spirituelles qui le forment : compassion, patience, honnêteté, etc.

La plus petite unité de la société est la famille. De la plus petite à la plus grande unité, chaque endroit, chaque institution a un système et une structure. Il appartient à chaque personne de respecter cette structure. De la même manière, l’univers aussi a sa structure : les valeurs spirituelles, autrement dit le dharma (lois universelles). La connaissance et le respect du dharma sont essentiels à la survie de l’espèce humaine. C’est une loi divine que personne ne devrait enfreindre. Toutes les lois créées par l’homme fléchissent devant les lois de Dieu. Que quelqu’un déclare : « Je ne crois pas en la loi de la gravité », et qu’il se jette du 10ème étage d’un immeuble, peut-il défier cette loi ? Évidemment non ! S’il en réchappe, il aura sûrement les deux bras et les deux jambes cassés. Il nous incombe d’éduquer nos enfants et de leur faire prendre conscience de cette vérité.

Le système éducatif de l’Inde ancienne n’a jamais considéré la spiritualité comme coupée de la vie quotidienne. Tout au long de leur scolarité, on répétait sans cesse aux élèves deux principes fondamentaux jusqu’à ce qu’ils soient bien ancrés : ‘satyam-vada, dharmam-cara’, « dire la vérité, emprunter le droit chemin ». On considérait la connaissance et les valeurs comme indissociables, à l’image de la graine et de son huile.

Les anciens sages de l’Inde n’ont jamais considéré que science et spiritualité étaient séparées ; ils voyaient en elles les deux ailes d’un d’oiseau. Mais aujourd’hui, nous avons séparé la science et la spiritualité en deux courants distincts. C’est le plus grand tort que nous avons fait aux étudiants contemporains. La connaissance est comme une rivière, c’est dans sa nature de couler constamment. Elle coule partout où elle le peut, irriguant les cultures au passage. Par contre, si cette même connaissance est vidée de ses valeurs, elle devient une source de destruction pour le monde. Lorsque les valeurs et la connaissance ne font qu’un, ils forment l’instrument le plus puissant qui soit au service du bien-être de l’humanité.

La voie de la découverte scientifique est le voyage qui mène d’une vérité inférieure née de l’observation, à une vérité supérieure née d’une hypothèse. Néanmoins, le but de la spiritualité est l’accomplissement ultime de la vie des êtres humains. Les physiciens contemporains commencent même à étudier la possibilité que l’univers manifesté et l’individu aient le même substrat essentiel. Nous sommes au seuil d’une nouvelle ère où la science de la matière et la spiritualité avanceront main dans la main.

Il y a deux types de pauvretés dans le monde. La première est due au manque de nourriture, de vêtements et de logement, et la seconde, au manque d’amour et de compassion. Nous devons d’abord nous occuper de la seconde. Car, si nous éprouvons de l’amour et de la compassion, nous aiderons et nous servirons celles et ceux qui sont en manque de nourriture, de vêtements et de logement, de tout notre cœur.

Dans les universités d’aujourd’hui, l’avancement professionnel et les promotions des chercheurs et professeurs d’université dépendent du montant des fonds qu’ils récoltent, du nombre de publications qu’ils soumettent et de ce que leurs prouesses intellectuelles leur permettent d’accomplir. Il faudrait considérer d’autres critères : dans quelle mesure leurs découvertes ont permis d’aider les couches sociales les plus défavorisées et quels services ils ont pu mettre en œuvre pour aider les pauvres et les nécessiteux. Si cela se faisait, ce serait comme de l’or qui se mettrait à embaumer.

Amma a adopté 101 villages dans toute l’Inde (AmritaSerVe) ; de nombreux projets y ont vu le jour pour améliorer le niveau de vie des habitants. Dans le cadre de Live-in-Labs, les étudiants de l’université Amrita se rendent régulièrement dans ces villages et participent aux projets sur le terrain. Amma a vu le changement qui s’est opéré chez ces jeunes. Cette expérience les a aidés à éveiller la compassion dans leur cœur. Amma a un souhait : que toutes les universités envoient leurs étudiants en stage dans les villages de notre nation pour au moins deux mois, afin qu’ils comprennent les difficultés et les problèmes des habitants, qu’ils se documentent, qu’ils publient et développent des solutions. C’est ainsi que nous pourrons aider ces villages tout en éveillant la compassion chez nos jeunes.

Si nous regardons le monde avec les yeux de la connaissance et que nous consolons ceux qui souffrent avec les mains de la compassion, c’est certain, nous pourrons atteindre les rives de la paix et de la béatitude. Amma prie pour que nous développions l’ouverture d’esprit nécessaire pour embrasser à la fois la connaissance scientifique et la sagesse spirituelle. Si nous pouvons faire converger science et spiritualité partout dans le monde, nous nous verrons capables d’enfanter une puissante rivière. Puisse cette rivière offrir l’eau de la vie à l’humanité et faire naître de magnifiques jardins remplis des fleurs de la noble culture tout autour du monde.

|| om lokah samastha sukhino bhavantu || (puissent tous les êtres de la création être heureux)  »