Amma : « on ne peut imposer de force l’amour ni la paix à quiconque »

Voici l’article complet paru dans India Life en décembre 2017 :

 

Mata Amritanandamayi Devi est connue dans le monde entier sous le nom d’Amma, c’est-à-dire Mère, on l’appelle aussi « la Sainte qui étreint ». Amma a étreint et consolé plus de 37 millions de personnes partout dans le monde, sans distinction de religion ni de race. Elle dit que telle une mère, elle donne de l’amour à tous ses enfants sans faire de différence entre eux. Elle consacre sa vie à soulager la souffrance des pauvres et de ceux qui sont éprouvés physiquement et émotionnellement.

Elle ne demande à personne de changer de religion mais leur propose de simplement considérer les principes essentiels de la leur et d’essayer de s’y conformer.

L’auteur a interviewé Amma en 2011 quand elle était à New York. (voir des extraits de cette interview ci-dessous). Récemment, IndiaLife et Times l’ont à nouveau interviewée, par email.

Quand aura lieu votre prochain tour d’Amérique ? Quels sont les principaux programmes prévus ?

Amma : Le prochain grand tour des USA aura lieu en juin et juillet 2018. Des programmes se dérouleront dans toutes les grandes villes où nous avons des centres.

Quels sont les plus importants projets portés par l’ashram en ce moment ?

Amma : Nous avons de nombreux projets en cours : la construction de logements gratuits pour les pauvres partout en Inde, un programme d’allocations pour les veuves, des bourses d’études pour les enfants de familles défavorisées, des programmes d’adoption de villages, de protection de l’environnement, d’autonomisation des femmes, et des formations professionnelles pour les femmes en milieu rural. En outre, l’ashram s’occupe de porter secours aux zones victimes de catastrophes naturelles et de les réhabiliter. Chacun de ces projets a été lancé en réponse à une situation donnée, à un besoin. Par le biais de l’université Amrita, l’ashram est fortement impliqué dans des projets de recherche et développement en faveur des pauvres et des démunis – tels que la création et la mise en œuvre d’un système de détection des glissements de terrain.

Ces dernières années, la situation politique a changé à la fois en Inde et en Amérique. Avez-vous le sentiment que les choses ne vont pas bien ?

Amma : Je ne souhaite pas faire de commentaires sur les changements politiques de quelque pays que ce soit. En ce moment c’est le monde entier qui va mal, sans parler de politique. Le véritable changement ne peut se produire que dans le mental des individus. Nous avons besoin d’exemples inspirants. Seuls ceux qui joignent l’action à la parole peuvent transformer le monde de façon positive selon leurs souhaits.

La violence et l’intolérance s’intensifient partout. Quel conseil pouvez-vous donner pour les vaincre ?

Amma : La violence et l’intolérance existent depuis la nuit des temps. C’est seulement le niveau d’intensité qui change. Autrefois les gens étaient plus compréhensifs et ils avaient plus de compassion ; en conséquence ils enduraient et pardonnaient davantage. Dans le monde d’aujourd’hui, les gens ne s’intéressent pas beaucoup aux valeurs ni aux qualités spirituelles. Ils pensent que la pratique de ces valeurs et de ces qualités ne rapporte rien au plan matériel. Ce comportement a fait beaucoup de mal à la société au niveau mondial. Partout dans le monde, les gens sont devenus égoïstes, dépourvus d’amour, de compassion et ils crient vengeance. Ces défauts se sont très profondément incrustés. D’où le manque de solutions immédiates pour les vaincre.

En fait, tout vient de la famille, le bien comme le mal. La cellule familiale est le premier et le plus important des lieux d’apprentissage de la culture et des valeurs. De toute évidence, les parents jouent un rôle majeur dans ce domaine. Ils doivent montrer le bon exemple et instiller les bonnes valeurs chez leurs enfants : patience, gentillesse, empathie, honnêteté, respect des autres, etc. L’école, l’université et les autres établissements éducatifs arrivent ensuite. Les enseignants doivent être de bons modèles. Les hommes politiques et les dirigeants doivent également inspirer leurs concitoyens. Il faudrait aussi que les étudiants comprennent l’intérêt de mettre ces valeurs en pratique grâce à un programme d’études bien pensé.

Est-ce que cette phase va durer longtemps ? Que pouvons nous faire pour propager l’amour et la paix ?

Amma : L’amour et la paix sont plus subjectifs qu’objectifs. Ils apparaissent lors d’un épanouissement intérieur. On ne peut imposer de force ni l’amour ni la paix à quiconque, n’est-ce pas? En employant la force, on détruit la beauté et le parfum de la fleur. Donc la longueur de cette phase dépend de la profondeur de la compréhension dont font preuve les gens. On emploie souvent le mot compréhension : on entend « je comprends votre problème… » Mais ce n’est pas facile de vraiment comprendre, cela demande énormément de courage, de patience et de compassion.

Y-a-t-il une raison pour laquelle vous voyagez moins qu’avant ?

Amma : Ce n’est pas vrai. Excepté une fois où ma présence ici à Amritapuri était nécessaire, je n’ai jamais annulé de tour. C’était pendant le tsunami de l’océan indien de 2004, quand toute la frange côtière du Kérala, surtout ici, a été sévèrement touchée. J’ai dû annuler certains de mes voyages pour coordonner les opérations de secours et de réhabilitation. Autrement, je voyage comme d’habitude depuis 31 ans. En fait le nombre de programmes a plutôt augmenté.

 

Il y a des gens qui vous attaquent, vous et votre œuvre. Comment réagissez-vous à cela ?

Amma : Il y a des gens qui font des éloges, il y a des gens qui font des critiques. D’un côté comme de l’autre, je suis détachée. Celui qui vous encense et se montre amical aujourd’hui peut devenir votre pire ennemi demain et vice-versa. Si quelqu’un pense que c’est son dharma (son devoir) de me critiquer, je considère que c’est mon dharma d’accepter toutes les situations sans broncher. Quelles que soient les circonstances, le plus important pour moi, c’est d’aimer et de servir les gens avec altruisme. Je ne suis pas contre les critiques. La critique a du bon. Je pense que c’est un bon engrais pour grandir. Néanmoins, on ne doit pas lancer de pierres à quelqu’un pour des motifs égoïstes. Les critiques doivent être impartiales. Leurs intentions doivent être pures et désintéressées. La critique ne doit pas être guidée par l’animosité envers un individu ou un groupe.

La protection des vaches est devenue un problème majeur, de nos jours. Quel conseil donnez-vous à ce sujet ?

Amma : Je prône la compassion envers tous les êtres vivants. Les vaches ont quelque chose de très particulier. Elles occupent une place spéciale dans le Sanatana Dharma (l’hindouisme). En fait le Sanatana Dharma considère tous les êtres vivants, même les objets insensibles, comme étant divins. C’est la raison pour laquelle en Inde, il y a des temples consacrés même à des serpents, des arbres, des oiseaux et d’autres animaux. Dans l’antiquité, en Inde on traitait les vaches comme des membres de la famille. La vache était aussi l’animal de compagnie de la famille. On dit que les vaches pleuraient quand un membre de la famille mourait. Les gens avaient besoin des vaches pour de nombreux produits d’usage courant : le lait et les autres produits laitiers. On utilisait la bouse et l’urine de vache comme désinfectant et comme engrais. Moi-même, je badigeonnais de la bouse de vache sur les blessures et les plaies et c’était un antiseptique très efficace. De plus la vache est aussi un symbole religieux en Inde. L’ensemble de tous ces facteurs crée un immense lien émotionnel entre les gens et la vache. Alors pour beaucoup, tuer ce genre d’être vivant c’est comme tuer un membre de la famille. Les vaches ne demandent rien, elles donnent de façon désintéressée et à ce titre, elles représentent toutes les créatures. Il n’y a pas d’être plus généreux au monde que la vache. Sans la vache et son lait, qu’elles soient petites, grandes ou multinationales, les compagnies agroalimentaires ne peuvent exister. En échange d’une poignée d’herbe, d’un peu d’eau et de fourrage, les vaches donnent tout ce qu’elles ont aux êtres humains. La vache est donc le symbole de l’être libéré – celui qui donne tout sans attendre rien en retour. Cela dit, ce n’est pas sage d’utiliser l’abattage des vaches comme prétexte pour inciter à l’agitation sociale et politique.

Extraits d’une interview de 2011 :
J’ai parlé à Amma d’un trésor d’une valeur de plus de 630 milliards d’euros retrouvé au temple de Swami Sree Padmanabha à Thiruvananthapuram, le temple familial des anciens rois du Travancore. Les membres de la famille d’Amma habitent le district de Quilon ; ils étaient donc sujets de ce souverain avant l’indépendance de l’Inde.
Amma a salué la sagesse des rois qui ont su préserver ce trésor. Les rois et les membres de leur famille auraient pu emporter une partie du trésor dans leur palais, mais ils ne l’ont pas fait. « J’ai vu des gens de la famille royale qui vivaient dans une pauvreté épouvantable. Mais ils ne se sont pas servis du trésor pour aider les membres de leur famille. »

Amma dit qu’elle n’a pas le droit de faire de commentaires sur ce trésor, que c’est au gouvernement et aux tribunaux de prendre une décision à ce sujet. « Mais le trésor fait partie de notre patrimoine et il faut le préserver autant que possible. En Europe j’ai vu des endroits de ce genre. En Italie, on garde un terrain agricole tel qu’il était dans l’antiquité et on interdit même aux gens d’y amener ne serait-ce qu’une pierre. S’il reste encore de l’argent, on peut s’en servir pour le bien commun. Ce trésor appartient à un temple. Mais je ne veux pas dire qu’on ne doive l’utiliser que pour les hindous. Tous les hommes sont des enfants de Dieu et devant lui, il n’y a pas de différence. »

Amma a dit que quelqu’un avait soutenu que « les églises ne donnaient pas leur argent à tous les croyants. Pourquoi les temples devraient-ils agir différemment ? »
Amma a dit que la douleur et les souffrances sont les mêmes pour tout le monde. Il n’y a aucune raison de diviser les gens au nom de la religion. Amma a dit qu’elle s’était mise dans une situation délicate en disant que l’Inde n’était pas un royaume (rashtra) hindou. « Une mère ne fait pas de différence entre tous ses enfants, elle ne peut faire de mal à aucun d’entre eux. » Elle avait fait ces remarques à la suite d’attaques verbales et de critiques. Mais peu lui importent les attaques ni les éloges dont on la couvre.

J’ai posé une autre question au sujet de l’argent et de l’or retrouvé dans la chambre de Satya Sai Baba de Puttaparthy. Amma m’a parlé de son ashram en disant que son organisation garde sur place de l’or pour une valeur n’excédant pas 1.9 millions d’euros. Pour tout excédant, l’ashram doit payer une taxe de 1000 roupies (12,67 €) par tranche de 100.000 roupies (1267 €) d’or.

« Toutes les offrandes supplémentaires sont utilisées pour le mariage des jeunes filles pauvres. Je ne porte pas de couronne en or. Je porte une vieille couronne valant 500 roupies (6,33 €) qu’un dévot m’a offerte il y a longtemps. »

Amma a déclaré que l’ashram obéit aux lois indiennes. Il suit le règlement des ashrams et il est organisé sur le modèle des ashrams de la Mission Ramakrishna. L’ashram est dirigé par un conseil de 11 personnes. Amma n’accepte pas d’argent et n’en donne pas non plus, mais elle vérifie scrupuleusement les comptes pour s’assurer qu’ils sont faits correctement.
En Inde, de nombreux ashrams sont possédés ou gérés par des familles. Mais l’ashram d’Amma obéit à la « règle monastique » et les biens reviendront aux sanyasins (renonçants) pressentis pour prendre la succession. Les biens seront utilisés exclusivement pour des œuvres caritatives.

Amma ne lit pas les journaux, mais elle dit qu’elle est au courant de ce qui se passe dans le monde.

Elle a déclaré qu’elle n’a jamais été confrontée à la barrière de la langue où que ce soit dans le monde, même si elle parle surtout sa langue maternelle, le malayalam (la langue du Kérala). Ses dévots arrivent à la comprendre. « L’enfant comprend la langue de sa mère. Idem pour la mère. »

Même si elle déplore qu’il y a dix fois plus de personnes en prison aux USA qu’en Inde où la population est pourtant bien plus importante, Amma a dit que les Américains font en général preuve de plus de compassion à l’égard des souffrances d’autrui que les Indiens.

« On peut douter de l’existence de Dieu. Mais on ne peut pas douter des souffrances des gens. Nos témoignages de compassion envers autrui sont les meilleures preuves de notre foi en Dieu. Les USA ont peut-être une culture différente, mais les gens sont les mêmes, à l’image du feu ou du miel – qui sont les mêmes partout. »

Elle a parlé de son père, qui était entrepreneur. À sa mort il possédait six bateaux, et il lui en a légué un.

Amma a dit qu’elle est issue d’un village où les filles n’avaient pas le droit de sortir seule après l’âge de 12 ans. Au début, des gens se sont opposés à elle ou l’ont attaquée, mais au fil des années, les mêmes ont fini par lui offrir des fleurs. « Pour moi, les pierres et les fleurs, c’est pareil. »

Elle a déclaré avoir étreint des millions de personnes au fil des années sans s’épuiser. « L’amour ne se lasse pas. » Elle étreint les gens depuis 40 ans. Elle ne s’est jamais sentie fatiguée, même si son corps s’affaiblit au fil du temps. Même l’or et le fer s’abîment à l’usage, a-t-elle dit.

Quand on lui a demandé ce qu’elle souhaitait pour dans dix ans, elle a dit qu’elle vivait dans le présent. Si nous faisons ce qu’il faut dans le moment présent, demain apportera ce qui est juste. Pour elle, il n’y a pas de mauvais jours. Elle a dit que sa vie s’écoule comme une rivière et qu’elle ne réfléchit pas à l’avance à la manière dont cela finira. Ni son œuvre ni les institutions créées ne sont le résultat d’un plan quelconque. Elles sont nées en réponse à des situations spécifiques.

Quand le tsunami a frappé l’Inde, Amma n’a pas demandé d’aide. Mais l’aide est venue de toutes parts. Même des pauvres lui ont envoyé le fruit de leur minuscule lopin de terre.

En réponse à un journaliste qui lui posait la question de son installation dans un luxueux appartement à l’étage, Amma a répondu qu’elle vit aussi dans des lieux ordinaires sans confort. Elle ne s’est jamais demandé si l’endroit où elle habite était petit ou grand. La vie est un petit habitat éphémère, a-t-elle déclaré. Les grandes maisons risquent de ne pas procurer la paix ni un sommeil réparateur.
Tout dans l’univers est interconnecté et a son rythme propre. Une vibration infime qui se produit quelque part va avoir des conséquences dans d’autres endroits. N’attendez pas des autres qu’ils fassent le travail, faites le plutôt vous-même, a-t-elle dit. Elle a également conseillé aux gens de trouver la satisfaction intérieure.

Amma a déclaré qu’elle n’est pas contre la technologie moderne ni contre les méthodes de communication comme Facebook. Mais même sans l’aide de ces techniques, la mère arrive à entendre son enfant qui pleure, même au loin.